Le Train pour Tous
Article

Pourquoi le train est-il cher en France ?

Cinq raisons structurelles qui expliquent pourquoi un Paris-Lyon coûte 80 € quand un Rome-Milan coûte 49 €. Péages SNCF Réseau, TVA, concurrence : ce que le voyageur paie vraiment.

·7 min de lecture·Le Train pour Tous

Le constat : 80 € pour 462 km, ce n'est pas neutre

Sur la ligne emblématique Paris–Lyon (462 km, 1h57 en TGV inOui), un billet anticipé en seconde classe coûte 80 € en moyenne hors promotion. Le même trajet en Italie sur Rome–Milan (477 km en Frecciarossa) coûte 49 €. En Allemagne, Berlin–Munich (488 km en ICE) tourne autour de 62 €. Pourquoi un tel écart ?

La réponse tient en cinq mots-clés que la presse spécialisée évoque rarement ensemble : péages, TVA, concurrence, subventions, structure de coûts. Cet article les déplie.

1. Les péages SNCF Réseau pèsent 38 % du billet

C'est le facteur le plus visible et le plus dimensionnant. À chaque passage de train, l'opérateur (SNCF Voyageurs, mais aussi Trenitalia France ou Renfe à l'avenir) paie une redevance à SNCF Réseau, le gestionnaire d'infrastructure. Cette redevance — le « péage » — finance la maintenance, la rénovation et les investissements sur les voies, caténaires et signalisation.

38 %
Part des péages dans un billet TGV

À titre de comparaison, l'Italie est à 14 %, l'Allemagne à 22 %, et le ratio européen moyen tourne autour de 20 %. La France est seule au-dessus de 35 %.

Source · ART, comptes 2024 SNCF Réseau

Ce n'est pas que SNCF Réseau dépense plus que ses voisins — c'est que l'État français a fait le choix de financer la maintenance par le voyageur plutôt que par le contribuable général. Quand l'Allemagne ou l'Italie complètent les redevances par des subventions budgétaires fléchées vers le gestionnaire d'infrastructure, la France a poussé la couverture par l'usager au-delà de la moyenne européenne.

Conséquence directe : sur un billet à 80 €, 30,40 € partent en péages. Cette part est intégralement répercutée sur le prix payé par le voyageur.

2. La TVA à 10 %, vestige d'un arbitrage budgétaire de 2014

Le second levier modifiable est fiscal. La TVA française connaît plusieurs taux :

  • 5,5 % pour les biens essentiels (alimentation, eau, électricité, transports en commun urbains)
  • 10 % pour les biens et services « intermédiaires » (restauration, hôtellerie, transport ferroviaire de voyageurs)
  • 20 % pour le taux normal

Le train est dans la deuxième catégorie. Cela peut paraître naturel — mais c'est le résultat d'une décision purement budgétaire prise en 2014, lorsque le gouvernement a relevé le taux intermédiaire de 7 à 10 % pour combler un déficit. Le rail s'est retrouvé taxé comme un loisir, alors qu'il joue un rôle structurel pour la mobilité quotidienne.

L'Allemagne l'a fait en 2020, en baissant la TVA ferroviaire de 19 à 7 % dans le cadre de son plan climat. Le train y est explicitement reconnu comme bien essentiel.

3. La concurrence interne reste limitée

Depuis 2020-2021, le marché français du transport ferroviaire de voyageurs est ouvert à la concurrence. Trenitalia roule sur Paris–Lyon, Renfe annonce Marseille–Madrid. Mais l'arrivée de la concurrence est plus lente et plus restreinte qu'en Italie ou en Espagne.

L'Espagne, qui a libéralisé en 2020 quatre lignes (avec Iryo et Ouigo España), a vu les prix baisser de 28 % en moyenne en deux ans sur Madrid–Barcelone. L'Italie, ouverte depuis 2012, a divisé ses péages ferroviaires par deux pour la grande vitesse en 2014, et la fréquentation a bondi de 27 % sur Rome–Milan.

En France, l'effet de la concurrence sur les prix n'est pas encore mesurable à l'échelle nationale. Les obstacles : capacité limitée des sillons sur les LGV historiques (Paris–Lyon notamment), différentes barrières d'entrée techniques, et un calendrier d'ouverture étalé sur plusieurs années.

4. Pas (assez) de subventions au gestionnaire d'infrastructure

Un facteur souvent oublié : SNCF Réseau couvre l'essentiel de ses coûts d'exploitation par les péages. Quand DB Netz (Allemagne) ou RFI (Italie) bénéficient de transferts budgétaires conséquents pour la maintenance, SNCF Réseau opère sur un modèle où le voyageur paie pour entretenir les voies.

Ce choix n'est ni absurde ni mauvais en soi — c'est le « principe utilisateur-payeur » appliqué au rail. Mais il pose une question politique : voulons-nous appliquer ce principe à un service que nous voulons rendre universel et bas-carbone ? La route nationale, elle, est entretenue par l'impôt général. Le rail français, à 80 % par le voyageur.

5. Un effet domino sur les coûts d'exploitation

Quand les péages représentent près de 40 % d'un billet, les autres postes deviennent mécaniquement contraints. SNCF Voyageurs doit générer une marge sur les 60 % restants — qui couvrent matériel roulant, énergie, salaires, distribution. Cela limite la marge de négociation sur les contrats d'achat de matériel et la flexibilité tarifaire.

Le ferroviaire ne sera populaire que s'il est à la portée du peuple. Et cela commence par un prix honnête.

Bruno Gazeau, président d'honneur de la FNAUT

Que peut-on changer ?

Deux décisions politiques, prises rapidement, ramèneraient le billet TGV de référence à environ 64 €.

  1. Aligner la TVA sur les biens essentiels : passer de 10 à 5,5 %. Coût pour l'État : ~240 M€/an, soit 0,06 % du budget. Effet voyageur : -3,60 € sur un billet à 80 €.
  2. Plafonner les péages à 22 % du billet (au niveau de l'Allemagne). Coût pour l'État : ~1,1 Md€/an, à transférer du voyageur au contribuable général. Effet voyageur : -12,80 € sur un billet à 80 €.

Ces deux mesures cumulées ramèneraient le prix d'un Paris–Lyon de référence de 80 € à environ 58 €. C'est ce que défend le manifeste Le Train pour Tous.

Foire aux questions

SNCF Voyageurs ne fait-elle pas une marge confortable ?

Non, pas en moyenne. SNCF Voyageurs Grand Public dégage une marge faible (autour de 3-5 % du chiffre d'affaires hors COVID) sur l'activité TGV. La majeure partie des gains potentiels d'une réforme TVA + péages reviendrait directement au voyageur, pas à l'opérateur.

Le contribuable paierait à la place ? Est-ce juste ?

C'est un choix politique. Aujourd'hui, le voyageur paie. Demain, le contribuable paierait — comme il paie déjà la route, l'école, l'hôpital. La question n'est pas « privé vs public », elle est « qui finance un bien commun ».

Pourquoi pas la concurrence à elle seule ?

La concurrence aide (cf. Espagne -28 %), mais ne suffit pas tant que l'asymétrie péages/TVA reste en place. Trenitalia paie les mêmes péages que SNCF Voyageurs. La structure des coûts reste contrainte par la politique tarifaire de SNCF Réseau et par la TVA française.

Tout cela est-il vraiment écologique ?

Oui. Selon l'ADEME, un TGV émet ~2 g CO₂eq/passager·km contre ~120 g pour la voiture et ~255 g pour l'avion court-courrier. Le tarif est devenu un levier climat à part entière : si le train n'est pas abordable, le voyageur prend l'avion ou la voiture. Rendre le rail accessible, c'est réduire les émissions à coût quasi-nul.


Sources : Autorité de régulation des transports (ART), comptes 2024 SNCF Réseau ; Directive TVA 2006/112/CE ; ADEME Base Empreinte 2024 ; Cour des comptes, rapport 2018 sur les aéroports régionaux.

Vous voulez aller plus loin ?

Rejoignez les signataires du manifeste citoyen pour un rail à prix juste.

À lire ensuite